Loi 14/30 · Guillaume d'Occam · XIVᵉ siècle
Rasoir d'Occam
Entre deux solutions équivalentes, la plus simple est la meilleure. Chaque hypothèse ajoutée est une dette.
Sept siècles avant le minimalisme des interfaces, un moine franciscain posait le principe qui gouverne aujourd'hui les pages d'accueil et les briefs : à pouvoir égal, l'explication — ou la solution — la plus économe gagne. Un outil d'arbitrage redoutable, à condition de savoir aussi quand ne pas s'en servir.
01 · L'origine
L'histoire est plus retorse que la légende. Guillaume d'Occam (v. 1287-1347), franciscain anglais, n'a jamais écrit la formule qu'on lui prête — « Entia non sunt multiplicanda praeter necessitatem » est du franciscain irlandais John Punch, en 1639. Occam écrivait « Numquam ponenda est pluralitas sine necessitate » : ne jamais poser de pluralité sans nécessité. Et le principe le précède largement — Aristote préférait les démonstrations tirées du plus petit nombre de postulats, Ptolémée revendiquait « l'hypothèse la plus simple possible ». Quant au mot « rasoir » (novacula occami), il n'apparaît qu'en 1649, sous la plume de Libert Froidmont.
La science en a fait un réflexe de méthode : Newton l'érige en première règle du raisonnement dans les Principia — n'admettre de causes « que vraies et suffisantes pour expliquer les apparences » —, Einstein le pratique en construisant la relativité restreinte, et la médecine l'enseigne en aphorisme : « quand vous entendez des sabots, pensez chevaux, pas zèbres ». Le design l'a recueilli par ses propres traditions d'économie — le « Weniger, aber besser » de Dieter Rams, les Laws of Simplicity de John Maeda (2006) — avant que les référentiels UX contemporains ne l'inscrivent au catalogue des lois du métier.
02 · Ce que dit la recherche
La psychologie a surtout documenté le biais inverse, que Farnam Street nomme « complexity bias » : notre préférence spontanée pour le compliqué. Farris et Revlin (1989) demandent à leurs sujets d'identifier la règle d'une suite de nombres : ils proposent des motifs élaborés sans jamais voir la règle réelle, désarmante — trois nombres croissants, rien de plus. Helena Matute a montré que des participants exposés à des sons aléatoires développent des comportements superstitieux, persuadés de contrôler l'incontrôlable. Le marketing exploite ce biais de longue date : mentions « sans ammoniaque », crèmes « aux peptides » — le jargon crédibilise précisément parce qu'il décourage la vérification.
Le rasoir a ses limites, elles aussi documentées. Il n'arbitre qu'entre hypothèses au pouvoir explicatif égal — le biologiste Francis Crick prévenait qu'il « peut être un instrument très dangereux en biologie », et l'histoire des sciences garde la trace de théories justes, comme la dérive des continents, longtemps écartées au nom d'une simplicité mal comprise. En design, son double maléfique est la simplification de façade : masquer des options sans traiter la complexité sous-jacente ne la supprime pas, il la déplace — c'est la loi de Tesler — vers l'erreur, le support client ou l'abandon. Le rasoir tranche l'inutile ; il n'a jamais dispensé de traiter le nécessaire.
« Tout devrait être rendu aussi simple que possible, mais pas plus simple. »
03 · Trois exemples concrets
a.
Google, 1998 : la page presque vide
Quand Google se lance en 1998, la norme s'appelle portail : Yahoo, AltaVista ou Lycos empilent annuaires, météo, horoscope et bannières sur des pages saturées. Google propose l'exact inverse — un logo, un champ, deux boutons. La page d'accueil la plus dépouillée du web deviendra la plus visitée au monde, et son économie de moyens un avantage compétitif : chargement rapide sur les modems de l'époque, promesse limpide, zéro distraction. Le rasoir d'Occam appliqué à l'échelle d'un produit entier, et l'un des actes fondateurs du design web moderne.
b.
Expedia : le champ à 12 millions de dollars
En 2011, Expedia rend publique une découverte devenue légendaire dans les milieux de l'optimisation : un simple champ « Company name » (nom de société), placé dans le formulaire de paiement, semait la confusion — des clients y saisissaient le nom de leur banque, puis échouaient à la vérification d'adresse. Sa suppression pure et simple aurait rapporté de l'ordre de 12 millions de dollars de revenus annuels supplémentaires. Un cas d'école du test du rasoir : que se passe-t-il si on l'enlève ? Ici, rien — sinon des ventes en plus.
c.
L'Apple Remote face aux télécommandes à 40 boutons
En 2005, Apple lance sa première Apple Remote : six boutons, quand les télécommandes concurrentes en alignaient couramment plus de quarante. Steve Jobs en fera un argument de présentation — chaque bouton supprimé était une décision, pas une absence. L'objet illustre la discipline du rasoir appliquée au hardware : couvrir les usages réels (naviguer, valider, régler le volume) avec le minimum d'entités, et déporter le reste dans l'interface à l'écran. La complexité n'a pas disparu — elle a été déplacée là où le système, et non l'utilisateur, la gère.
04 · Appliquée sur ce site
Quand le WebGL du hero coûtait dix secondes de calcul pour un effet que trois dégradés CSS savaient rendre, le WebGL est parti.
05 · À l'ère de l'IA
Le SEO génératif redonne au rasoir une actualité inattendue : les moteurs de réponse — AI Overviews de Google, Perplexity, assistants conversationnels — extraient et citent les formulations les plus directes, celles qui répondent en une phrase nette plutôt qu'en trois paragraphes d'enrobage. La marque qui explique simplement devient la source ; celle qui jargonne devient invisible. Le principe vaut aussi pour la fabrication : entre un pipeline agentique à cinq étages et un prompt bien construit qui produit le même résultat, la solution économe se déboguera, se maintiendra et se facturera mieux. Chaque brique ajoutée est une hypothèse — donc une occasion de panne.
Le risque, c'est le biais de complexité appliqué à l'achat de technologies : le vocabulaire de l'IA (« agentique », « RAG », « orchestration multimodale ») joue exactement le rôle des peptides en cosmétique — il impressionne et décourage la vérification, et fait vendre des usines à gaz là où un outil simple suffirait. L'opportunité symétrique : appliquer le test de suppression à sa stack marketing. Pour chaque outil, chaque automatisation, chaque dashboard — que se passe-t-il si on l'enlève ? Si la réponse est « rien », le rasoir a déjà tranché.
06 · À retenir
- Pour chaque élément — champ, étape, argument, outil — poser la question : que se passe-t-il si on l'enlève ?
- À efficacité égale, choisir la solution qui repose sur le moins d'hypothèses et de composants.
- Se méfier du biais de complexité : le compliqué impressionne, le simple convertit.
- Le rasoir tranche l'inutile, pas le nécessaire : simplifier n'est pas amputer (voir loi de Tesler).