Réflexion · · 7 min de lecture

L'art du protocole : créer avec l'IA sans se faire avaler

Consentement, données, identité vocale : la compositrice Holly Herndon construit ses propres modèles au lieu de subir ceux des autres. Une leçon de méthode pour tous les créatifs — marques comprises.

Par Kevin ChauProduct builder · Paris

Œuvre de Holly Herndon et Mat Dryhurst, issue de la série « xhairymutanx »
Œuvre de Holly Herndon et Mat Dryhurst, issue de la série « xhairymutanx »

Le débat sur l'IA et la création s'est enlisé dans une guerre de tranchées : d'un côté les enthousiastes qui génèrent tout et n'importe quoi, de l'autre le refus en bloc. Entre les deux, une poignée d'artistes font quelque chose de plus intéressant : ils construisent leurs propres systèmes au lieu de subir ceux des autres. La plus rigoureuse d'entre eux s'appelle Holly Herndon — compositrice, exposée au Whitney Museum et aux Serpentine Galleries, et qui travaille avec l'IA depuis plus de dix ans. Sa position tient en une phrase : c'est l'une des technologies les plus lourdes de conséquences de notre époque, et il vaut mieux la comprendre que la commenter.

L'art du protocole

Herndon décrit sa pratique comme un « art du protocole » : elle ne fabrique pas des images ou des morceaux, elle établit des règles et des systèmes — et les œuvres coulent en aval. L'héritage est ancien (l'art conceptuel, Fluxus), mais mis à jour pour l'ère des réseaux : le geste artistique, c'est le système lui-même, pas chaque sortie prise isolément.

La conséquence pratique est fascinante : elle travaille la performance, l'installation, le disque et la sculpture sans être polymathe — parce que ses systèmes portent la compétence à sa place. C'est exactement ce que l'IA change pour n'importe quel créatif : la possibilité d'intervenir dans des médiums qu'on ne maîtrise pas techniquement, à condition d'avoir construit le cadre qui garantit la cohérence.

Holly Herndon, pour la série « xhairymutantx ». Photographie de Mathew Dryhurst, 2024.
Holly Herndon, pour la série « xhairymutantx ». Photographie de Mathew Dryhurst, 2024.

Le consentement comme matériau

Ses projets choraux — des chœurs régionaux anglais invités à prêter leur voix pour entraîner des modèles — sont l'inverse exact du scraping sauvage. Le dispositif : un data trust, où la communauté vote sur l'usage des enregistrements.

Ce que l'expérience révèle : les gens ne veulent pas micro-gérer les usages de leurs données — mais ils aiment profondément qu'on leur demande.

La plupart des participants ont finalement placé leurs enregistrements dans le domaine public. Le projet fonctionne comme une gigantesque annonce d'intérêt général : chacun de nous entraîne déjà des modèles sans le savoir, à chaque publication en ligne. La différence entre subir et consentir tient à une seule chose — quelqu'un a-t-il posé la question ?

Reprendre la main sur les données

Herndon ne s'arrête pas au geste artistique. Son organisation a assemblé le plus grand jeu de données d'images du domaine public utilisé par les développeurs, pour que les artistes mal à l'aise avec la contrefaçon puissent entraîner des modèles propres. Elle a lancé un outil pour vérifier si vos images figurent dans les jeux d'entraînement, une API d'opt-out, et Holly+ — un jumeau vocal numérique qui permet à d'autres de performer en tant qu'elle, avec son consentement, selon ses règles.

Elle est lucide sur les limites : ces dispositifs ne pèsent que s'ils sont massivement adoptés ou juridiquement contraints. Les vieux cadres de la propriété intellectuelle protègent parfois les artistes, parfois seulement les grandes entreprises — ils n'ont pas été pensés pour cette ère.

L'identité est devenue un embedding

Son projet le plus vertigineux joue avec le « data poisoning » : sa présence en ligne est assez dense pour que les modèles aient d'elle une représentation interne — un embedding, l'idée générique de « Holly » dans l'espace latent. Plutôt que de s'en plaindre, elle l'a amplifié : un personnage aux cheveux rouges exagérés, des invites publiques, un déluge volontaire d'images dérivées. L'œuvre n'est aucune de ces images ; l'œuvre est le protocole qui les gouverne.

Holly Herndon et Mat Dryhurst, Embedding Study #2 (de la série « xhairymutanx »), réalisée le 5 février 2025. Impressions par transfert de colorant thermique. 47 3/4" x 71 5/8" (1129 x 180 cm).
Holly Herndon et Mat Dryhurst, Embedding Study #2 (de la série « xhairymutanx »), réalisée le 5 février 2025. Impressions par transfert de colorant thermique. 47 3/4" x 71 5/8" (1129 x 180 cm).
Holly Herndon et Mat Dryhurst, *Embedding Study #2* (issu de la série « xhairymutanx »), frappé le 5 février 2025. Tirages par sublimation thermique. 47 3/4 po x 71 5/8 po (1129 x 180 cm).
Holly Herndon et Mat Dryhurst, Embedding Study #2 (issu de la série « xhairymutanx »), frappé le 5 février 2025. Tirages par sublimation thermique. 47 3/4 po x 71 5/8 po (1129 x 180 cm).

Traduisez ça en langage de marque et mesurez l'enjeu : votre identité n'est plus seulement ce que votre charte définit — c'est ce que les modèles croient savoir de vous. Soigner cet embedding (contenus structurés, cohérence sémantique, llms.txt, données propres) est au GEO ce que le netlinking était au SEO. C'est un travail de marque à part entière, et presque personne ne le fait.

La voix, interface et signature

Herndon rappelle enfin que la voix est un objet unique : à la fois interface, outil, artefact et marqueur d'identité. Apprise collectivement — l'accent, la langue — mais jouée individuellement. Toute sa pratique tient dans cette tension entre communauté et individu.

C'est un angle que je défends depuis longtemps pour les marques : l'identité sonore est l'oubliée du branding. À l'heure où cloner une voix coûte trois euros, la question n'est plus technique — elle est contractuelle et créative : qui a le droit de sonner comme vous, et qu'avez-vous décidé de faire de ce droit ?

Ce que j'en retiens

Trois transpositions directes pour mon métier. Un : le créatif qui construit ses systèmes vaut plus que celui qui consomme des outils — c'est vrai pour la musique expérimentale comme pour le vibe coding en production. Deux : le consentement devient un livrable — une marque qui utilise l'IA devrait pouvoir montrer sa charte de données comme elle montre sa charte graphique. Trois : l'embedding de marque se travaille maintenant, pendant que vos concurrents n'y pensent pas.

Le futur de l'IA n'est pas écrit. Il se façonne par la participation, le compromis et l'imagination — et pour l'instant, ceux qui participent avec le plus de rigueur ne sont pas les plus bruyants.

Portrait de Kevin Chau

À propos de l'auteur

Kevin Chau est product builder à Paris — directeur artistique, directeur de création, UX/UI designer et développeur. 25 ans de métier : TBWA, BETC, Highco, Tessi, APEC, Super Motion. En solo depuis 2024. Voir l'agenda →

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